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Dire non ne suffit plus


Naomi Klein est une journaliste d’investigation qui a déjà publié deux livres marquants sur la tyrannies des marques ( No logo, 2000 ) et sur les stratégies politiques qui consistent à  générer des chocs pour pouvoir faire passer des solutions extrêmes  ( La stratégie du choc, 2007 ). En 2015, dans son ouvrage « Tout peut changer »  elle donnait des pistes pour renverser la situation actuelle. Ces différents livres, qui ont demandé plusieurs années de travail, ont l’inconvénient d’être très denses…ce qui fait que je n’ai pas pris le temps de les lire.

Et puis, il y a eu l’élection de Donald Trump en 2016 : face à cet événement extrême, Naomi Klein a rassemblé des idées développées dans ses 3 précédents livres pour en faire un ouvrage plus accessible à tous au titre choc «  Dire non ne suffit plus » . Un ouvrage qui permet à ceux qui n’ont pas lu ses précédents livres, de profiter de sa réflexion très percutante.

 « Je n’ai pas écrit un livre pour psychanalyser Trump. J’ai voulu comprendre quelles leçons on peut tirer de cette réalité politique, aux États-Unis et ailleurs. Trump est une alarme, un avertissement qui montre des tendances et aussi des exagérations de tendances qui vont finir par nous affecter au Canada comme ailleurs. »

En effet , loin d’être une «aberration de l’histoire», l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche n’est que la suite logique d’un long processus au cours duquel se sont imposées, aux États-Unis comme sur la scène mondiale, les valeurs d’un capitalisme débridé aujourd’hui incarnées par un président appliquant sans vergogne un programme délétère : en confiant le gouvernement des États-Unis aux entreprises, en niant le changement climatique pour favoriser l’exploitation frénétique des énergies fossiles, en affichant un bellicisme virulent… .

L’objectif du livre est donc de « tenter d’analyser comment nous en sommes arrivés à ce moment politique surréel; comment, concrètement, ce monde pourrait empirer; et comment, si nous gardons la tête froide, nous pourrions simplement inverser le scénario et déboucher sur un avenir radicalement meilleur ».

La première partie « Comment en sommes-nous arrivés là? La montée des super-marques », s’appuyant sur les idées développées dans «  No logo » , décrit la manière dont Trump a gagné les élections en utilisant sa marque .

L’auteure donne de nombreux exemples des méthodes utilisées par Trump dans sa vie professionnelle pour bâtir sa marque. Ce sont les mêmes méthodes qu’il met en pratique au pouvoir.

C’est son image de « héros de la success-story capitaliste par excellence» qui a été élue. Marque élargie à toute sa famille, ce qui donne le conflit d’intérêt le plus monumental de l’histoire : « Le gouvernement américain est transformé en entreprise familiale à but lucratif ».

Et plus largement, l’élection de la « marque » Trump profite à de nombreuses marques privées « Après avoir vu pendant des années la sphère publique être privatisée morceau par morceau, Trump et ses acolytes ont finalement pris le contrôle du gouvernement lui-même. Une mainmise totale ».

Dans la deuxième partie « Où en sommes-nous? Le temps des inégalités », Naomi Klein montre comment la négation du réchauffement climatique et de la science est intimement liée au néolibéralisme  «  la classe des oligarques ne peut tout simplement pas continuer à se déchainer sans entrave. Les arrêter est désormais une question de survie collective »

Elle se livre ensuite à une analyse de la situation politique américaine, montrant comment Trump a utilisé la division et la haine pour l’emporter , alors que Hillary Clinton n’a pas su proposer un projet de société stimulant se démarquant du néo-libéralisme et que Bernie Sanders dérangeait avec son populisme économique.

Elle montre que bien des peuples se sont, comme aux États-Unis, tournés vers la droite et même l’extrême droite, en espérant améliorer leur sort : « Si la gauche n’apprend pas à s’adresser à la colère légitime du peuple, la droite continuera à gagner ».

La troisième partie se penche sur « Comment le pire arrive : les chocs à venir ».

Dans cette partie, on retrouve un condensé de son précédent ouvrage « Stratégie du choc ».  Les situations de déstabilisation profonde (de choc) sont les plus propices à faire passer des lois les plus antidémocratiques et pour les entreprises privées à faire des profits démesurés sans aucun contrôle. Pour appuyer sa démonstration, Naomi Klein reprend les exemples de ce qui s’est passé au Chili du temps de Pinochet, après l’ouragan Katrina ou après l’invasion américaine en Irak.  Ces exemples illustrent malheureusement trop clairement que Trump et ses proches sont tous du côté des exploiteurs qui profitent des malheurs des autres pour s’enrichir. « La stratégie du choc s’emploie à contrecarrer ces profonds élans d’humanité , à les remplacer par l’exploitation de la vulnérabilité du plus grand nombre pour optimiser la richesse et les avantages de quelques-uns »

Depuis son accession au pouvoir, Trump a vu de nombreuses de ses décisions « choc » renversées par les tribunaux, le congrès ou d’autres institutions des États-Unis. Mais il faut se préparer à une situation ou un événement majeur, comme une attaque terroriste ou une guerre, qui justifierait des mesures d’exception et balayerait les résistances au programme extrême de Trump. L’auteure prend comme exemple la France qui a pu se maintenir en état d’urgence pendant deux ans après des attentats terroristes.

La quatrième et dernière partie nous propose des pistes « Comment faire mieux »

Il arrive que la stratégie du choc ne fonctionne pas comme ceux qui l’utilisent le voudraient. L’auteure donne quelques exemples de situations où le peuple a résisté aux intentions des prédateurs en se serrant les coudes plutôt qu’en se divisant, et cela un peu partout dans le monde, même aux États-Unis depuis l’élection de Trump.

Cependant ce « non » ne suffit pas . Il faut avoir « le courage de brosser le tableau d’un monde différent, d’un monde qui, même s’il n’existe que dans nos esprits, puisse nous donner envie de nous engager dans des batailles possibles à remporter».

L’auteure nous fait part de l’expérience de Standing Rock,  la résistance du peuple sioux contre l’installation du pipeline Dakota Access «sous le lac Oahe, la seule source d’eau potable des Sioux de Standing Rock». Malheureusement si Obama a suspendu ces travaux, Trump les a fait relancer. Toutefois est apparue à Standing Rock une nouvelle forme de résistance, « on a dit non à une menace imminente, mais on a travaillé sans relâche à bâtir le « oui », c’est-à-dire le monde dont nous avons besoin et que nous appelons de nos vœux ».

Le temps est donc venu de « bondir en avant ». Les petits pas ne suffisent plus : «  de toute évidence, il n’est plus temps de s’attaquer aux mesures politiques l’une après l’autre, il faut s’attaquer à la racine même de la culture qui les a produites ». C’est  le sens du  manifeste «Un bond vers l’avant» auquel Naomi Klein a participé et qui est présenté en annexe du livre.

« Pendant des décennies, les élites ont misé sur le pouvoir du choc pour nous plonger dans un cauchemar éveillé… ( il faut) créer la surprise du siècle en étant unis, focalisés, déterminés. Refuser de nous laisser prendre à ces vieilles tactiques de choc éculées, refuser d’avoir peur, quelques soient les épreuves ».

DIRE NON NE SUFFIT PLUS Naomi Klein, Actes Sud, 2017

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