C’était mieux avant


Après s’être penché sur le cas de « Petite Poucette », Michel Serres se penche sur le cas des "Grands-Papas Rochons", ceux qui n’ont qu’un mot à la bouche « C’était mieux avant ». Or, nous dit-il, « cela tombe bien, avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert ». (Faut-il préciser que Michel Serres est né en 1930)

Il se lance dans un inventaire « à la Prévert » des oppositions entre hier et aujourd’hui, avec une multitude d’anecdotes qui lui donnent l’occasion de faire partager des réflexions très pertinentes. Je vous laisse découvrir les raisons de la fraise sous Henri IV, l’époque, le temps de Balzac et Dickens, où l’on héritait à trente ans, le « lien » entre les ancêtres de Michel Serres et Fort Boyard ou pourquoi la Tour Eiffel n’est pas installée à Toulon...

Et il nous rappelle aussi qu’avant, c’était quand les dictateurs avaient la main sur l’Europe et que les pandémies, les disettes ou les guerres mondiales dévastaient le monde.

Nombre de concepts d’avant ont ainsi évolué, parmi lesquels la douleur, qui « n’est pas une compagne nécessaire, parfois désirée pour prouver sa force d’âme, mais un obstacle à négocier, à franchir, à supprimer si l’on peut ».  Pour ce qui est du flux et de l’information. « Qu’il s’agisse d’argent, de marchandises ou de puissance… tout circule désormais sur un immense réseau de distribution où chacun dispose de l’information. Flux a battu stock. Information, c’est-à-dire doux, a battu énergie, c’est-à-dire dur ».

Par beaucoup d’aspects, on le voit bien, ce n’était pas mieux avant. Malheureusement, nous dit-il, les Grands-Papas Ronchons « créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d’aujourd’hui. Ils affectent le moral des Petites Poucettes et barrent les innovations en prenant, un peu partout, le pouvoir ».  Il nous rappelle le mot du physicien Max Planck « Ce n’est pas parce que les expériences et les théories de la physique se vérifient que la science progresse, mais parce que la génération précédente vient de prendre sa retraite ».

Mais le propos de Michel Serres n’est pas simplement de montrer tous les progrès matériels faits et de fustiger le conservatisme des Grands-Papas Ronchons.

C’est aussi l’occasion de rappeler le besoin de faire évoluer notre vision du monde. Avant, « les philosophes enseignaient la finitude humaine et l’infinité du monde qui regorgeait de dons et de bienfaits ; nous pouvions indéfiniment puiser dans ce capital donné à l’humanité sans contrepartie. Aucune attention portée aux résidus ». Depuis nous avons appris que nous vivions dans un monde fini, et il nous faut faire un retournement philosophique « oui, dans son savoir, ses désirs, son histoire, l’homme est infini, alors que le monde est fini. »

Et sur ce sujet philosophique aussi, il y a le choc des générations : « Alors que Grand-Papa Ronchon votait pour les Hommes et eux seuls, Petite Poucette se mit à défendre le Monde contre nos entreprises, à proposer même qu’il devînt sujet de droit. Il habite dans le confort du narcissisme anthropologique, elle accepte et assume le coup que portent à l’Homme, à son arrogance, les sciences de la vie et de la terre dont les leçons le plongent dans le Monde ».

Un petit livre qui trace des voies, sans complétement les explorer, avec l’humour et le langage poétique habituel à Michel Serres. Un coup de gueule plein de malice !

 

Michel Serres , Editions Le Pommier,  2017

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